Mon héros m’a informée de son suicide.

Ce n’était pas un appel agréable même si l’homme qui a pensé à me téléphoner est quelqu’un qui compte énormément pour moi.

Lorsque je l’ai rencontré, pour la première fois, nous étions tous les deux à une rencontre, une entreprise en MLM qui n’existe plus aujourd’hui. Lui et moi cherchions un moyen d’arrondir nos fins de mois sans devoir travailler jour et nuit.

Petit à petit j’ai découvert cet homme, toujours très fier de son apparence, qui éprouvait de grosses difficultés à s’exprimer oralement et par écrit.

Né avec une déformation du voile du palais, sa prononciation lui avait toujours valu les blagues blessantes des autres enfants de sa classe au point qu’il avait cessé d’aller à l’école très jeune. En fait, je crois qu’il a quitté durant sa 4e année.

Il savait à peine lire et encore moins écrire mais il était en affaires depuis plusieurs années, avait mis sur pied une compagnie dans la construction et la rénovation et avait obtenu de très belles réussites. Il a appris l’anglais et l’espagnol suffisamment pour pouvoir faire des transactions dans ces deux langues avec très peu d’aide d’une interprète. Il a appris à établir de bons contacts via courriel avec des clients potentiels en utilisant les correcteurs en ligne.

Il a vite compris les avantages d’Internet et, après plusieurs soirées à lui enseigner le fonctionnement de son ordinateur, il a su se débrouiller totalement par lui-même.

Depuis sa plus tendre enfance, les affaires ont toujours été sa passion. À 5 ans à peine, il a vendu des bleuets, qui devaient servir à confectionner les tartes et confitures de la famille, parce qu’il désirait s’acheter une bicyclette. Il s’est fait pincer par sa grand-mère mais son père a salué son initiative d’entrepreneur.

Plus tard, alors qu’il était propriétaire d’une maison dont le seul voisin était un terrain appartenant au gouvernement mais dont personne ne s’occupait, il a eu l’idée de l’entretenir à ses frais et d’y stationner ses machineries lourdes. Les plaintes des voisins l’ont obligé à ne plus s’en servir comme stationnement mais bien vite une entreprise locale est venue le voir pour lui demander si elle pouvait lui louer ce terrain pour ses propres besoins.

Comme personne ne lui a demandé s’il était ou non le propriétaire et qu’on lui offrait de le louer, il a accepté et pendant plusieurs années il a reçu des sommes pour la location d’un terrain dont il n’était pas propriétaire mais dont il s’occupait. Jamais le gouvernement n’a su ce qui se passait. Personne n’a été pénalisé bien au contraire. Jamais ce terrain n’a eu meilleure apparence que pendant qu’il s’en occupait lui-même.

Il a toujours été très débrouillard et a réussi à amasser des sommes imposantes. Mais durant les dernières années, il a fait de mauvais placements et aujourd’hui il se retrouve avec presque rien. Ce n’est pas ce qui l’affecte le plus. Non. C’est sa santé. Le cancer. Un cancer considéré assez « ordinaire » – même si aucun cancer ne l’est vraiment- et qui refuse de guérir malgré le fort taux de réussite des nouveaux traitements.

Il a reçu les résultats des dernières analyses: le cancer progresse.

Il ne veut pas dépérir devant sa femme et ses enfants. Il ne veut pas les laisser dans la misère. Il a donc froidement planifié son geste et a tenu à m’en informer en m’indiquant qu’il ne servait à rien de tenter de l’en dissuader car son idée était faite et qu’il était le propriétaire de sa vie.

Dans une telle situation, que devons-nous faire ?

Aller contre sa volonté et prendre le risque de dévoiler ses plans aux autorités qui le placeront sous surveillance une petite nuit et le laisseront ensuite partir sans rien faire d’autre ?

En parler au prêtre qui haussera les épaules en me disant de tout faire pour le convaincre de ne pas poser son geste, mais que lui, il ne peut malheureusement rien faire pour lui ?

Tenter de le dissuader de poser ce geste en utilisant tous les moyens mis à ma disposition ?

Quand est-ce que le manque de respect s’installe et que l’assistance à une personne en danger commence ?

Ce fut une journée vraiment pénible…. Je lui ai offert la vidéo du film Le Secret en lui suggérant de la regarder le plus souvent possible. Il a adoré le film. Il m’a dit le regarder occasionnellement et qu’à chaque fois il en ressent un grand bien-être intérieur.

Est-ce que le message sera suffisant pour qu’il oubli son projet machiavélique ? Je le souhaite très fort. Mais en même temps, ayant une bonne connaissance de l’individu, je sais que ce qu’il apprécie de moi c’est principalement le respect et le non-jugement que j’ai toujours appliqués à son égard. Il m’a parlé de son projet car il sait que j’ai deux tentatives à mon dossier. Il sait que je comprends ce qu’il traverse et que je sais les émotions qu’il ressent.

Il m’a confié son projet, mais quelle était son intention ? M’entendre lui dire que je soufrirai beaucoup de son départ ? Qu’il laissera un trop grand vide et que c’est peut-être trop tôt pour partir ?

Est-ce qu’au contraire il voulait, une fois de plus, se sentir respecté par une personne qui lui est chère ?

Je me pose constamment la question depuis son appel….. et je l’ai à l’oeil. Mais s’il est vraiment décidé, comment pourrai-je l’empêcher d’atteindre son dernier objectif lui qui a toujours atteint tous les objectifs qu’il s’était fixé depuis son enfance ?

Et vous, que feriez-vous si vous étiez à ma place ?

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